lundi 18 mai 2015

La prison, un business ! par François Licoppe


La prison, un business !

A


Les nombreux grands projets lancés par l’Etat sont ils vraiment utiles ?

Il y a 25 ans la RTB cartonnait avec une émission présentée par Jean Claude Defossé baptisée « Les grands travaux inutiles ». Aujourd’hui on pourrait imaginer une suite intitulée « Les grands projets dangereux ». La gare de Mons, le projet de centre commercial Neo au Heysel et la méga prison de Haren en feraient partie. 
Contrairement à leurs aïeux des années 80, ils ne seraient plus financés uniquement par l’Etat et seraient au mieux des partenariats public-privé, voire entièrement laissés aux mains du secteur privé et, espérons le, resteront au stade de projets; ne deviendront jamais des chancres.
Le projet de méga prison à Haren est sans doute le plus téméraire, le plus dénué de sens et le plus exemplatif d’un système politico-économique basé sur la connivence entre Etat et sociétés privées, de la recherche du gigantisme per se, de la mauvaise gestion des politiques publiques désormais soumises aux impératifs de la rentabilité économique, de la négation de la valeur travail pourtant portée au pinacle par nos dirigeants politiques et les chantres du néolibéralisme.

L’enfermement est il la solution ?
On peut commencer par s’interroger sur le bien fondé du concept même de l’enfermement. S’il peut être énoncé qu’il est impossible pour une infime partie de la population de faire société et que celle-ci doit en être protégée, force est de constater que le résultat des politiques d’incarcération est catastrophique. 
Aux Etats Unis, une fois encore précurseur en la matière, une ancienne assistante auprès de la Cour Suprême, Michelle Alexander, à la question de quel avenir pour les prisonniers, répondait sans ambages : «  70% d’entre retournent en prison endéans quelques années et dans certains Etats c’est une question de mois » (1). En Belgique, le Comité pour la prévention de la torture a pu démontrer du caractère contre productif de l’augmentation de l’« offre » de prison : « Le fait d’augmenter la capacité carcérale n’est pas susceptible, en soi, de résoudre durablement le problème de la surpopulation. En effet, il a été observé dans de nombreux pays – y compris en Belgique – que la population carcérale a tendance à augmenter au fur et à mesure que la capacité carcérale s’accroît » (2) Le projet de la méga prison en Belgique est peu convaincant quant à son volet réinsertion, c’est peu dire.
Le principe « Small is beautiful » ne serait il pas plus adéquat ?
Quant à l’intérêt de ce gigantisme. Certes, on peut comprendre que les riverains n’ont pas nécessairement envie de voir une prison s’établir près de chez eux mais pour autant cela justifie t il de construire une méga prison. 
Différents études ont démontré que la taille « optimale » d’un établissement pénitentiaire s’établit à une capacité d’accueil de 300 - 400 places (3). Alors pourquoi construire un complexe qui pourrait accueillir quelque 1.200 détenus ? La prison de Lantin, l’actuelle plus importante maison d’arrêt de Belgique a pu illustrer de ces difficultés. Comme les banques devenues trop grandes pour être gérées efficacement, d’aussi importantes structures carcérales non seulement déshumanisent encore davantage un environnement par définition peu agréable mais aussi enregistrent davantage de « suicides » et d’évasions, sont plus encore démotivantes pour le personnel pénitentiaire, connait des risques de mutineries plus élevés, sont éloignés des villes, donc peu accessible tant pour les avocats que pour les familles, complexifiant ainsi le travail judiciaire, accroissant les risques de transfert vers les palais de justice et diminuant la qualité de suivi et de soutien des détenus. 
Cette tendance au gigantisme introduit du risque dans le système, tout comme l’accroissement de la taille des bilans bancaires. Quand le « too big to jail » rime avec le « too big to fail ». Un nombre de prisons plus important et des prisons de taille plus petite assureraient une diversification de ce risque et surtout améliorerait la qualité de vie de tous, non seulement des détenus mais du personnel pénitentiaire, des avocats et des familles.
Une méga prison se justifie t elle au niveau économique ?
Economiquement, on aurait pu penser qu’au vu de sa taille critique le coût de construction par cellule ait pu être optimisé, or il n’est est rien. Pour la prison de Leuze qui abrite 312 détenus et qui fut lancé en 2012 l’investissement initial a été estimé à 75 millions € (4) soit quelque 240.000 € par cellule. Pour celle d’Haren, le seul coût de construction a été estimé à 330 millions € (5) soit 280.000€ par cellule et sur 25 ans en tenant compte des coûts de fonctionnement les montants prévus oscillent entre 1,7 et 2 milliards € soit au moins 1 million € par cellule (6). Ce projet pose d’autres questions.
Les règles comptables ont été modifiées a de nombreuses reprises rendant la privatisation inévitable
Pourquoi avoir opté pour un partenariat public - privé (PPP) afin d’assurer le financement de sa construction et de son exploitation. Les Etats connaissant (ou plutôt suite à des pressions externes s’étant mis dans une situation financière difficile) une aggravation de leur déficit publics et de leur endettement sont contraints d’innover en termes de financement. Par ailleurs, depuis la réforme de la comptabilité européenne (les fameuses normes européennes SEC 95) (7) tout investissement qu’ils réalisent est désormais considéré comme une dépense courante et vient donc grever en année 1 les finances publiques alors qu’il est censé porter ses fruits sur des décennies. Afin de pallier à ces nouvelles normes et pour équilibrer leur budget, les Etats ont dès lors lancé différents partenariats public - privé. Ce sont des contrats qui peuvent revêtir différentes formes mais qui généralement laissent à l’Etat la propriété du bien en question : hôpital, école, autoroute et lui laisse la possibilité de contrôler une gestion qui est dorénavant confiée à une entreprise privée qui en récolte les profits et participe au financement. On parle de contrats DBFM (Design, Build, Finance, Maintain), à savoir que les consortiums désignés dessinent les plans, construisent, financent et gèrent la prison à l'exception des aspects de sécurité. Ces contrats ont été vivement critiqués, car laissant tous les bénéfices aux entreprises privées alors que l’Etat couvrait les éventuels risques lorsque les choses ne se déroulaient pas comme prévu dans les plans financiers. Ainsi, en France, un rapport de la Cour des comptes de 2010 démontre que les indemnités annuelles octroyées par l’Etat aux prestataires privés sont 2 à 3 fois plus élevées que lorsqu’un établissement carcéral relève entièrement du public (8).Tout comme ce qui s’est passé lors de la crise financière, voilà une autre forme de privatisation des profits et de socialisation des pertes. 
Depuis 2004 suivant les caractéristiques de ces PPP, Eurostat, l’organisme européen chargé des statistiques, oserait on dire ironiquement, a revu le traitement comptable de ceux ci. L’entièreté des montants, même la part financée par le privé, doit désormais être comptabilisée comme une dépense publique, enlevant tout l’intérêt d’un tel mécanisme de financement pour les Etats (9). Ces derniers vont donc être obligés a purement et simplement privatiser les missions dont ils ne peuvent plus assurer eux même le coût.
La privatisation est déjà une réalité
Par ailleurs, un très grand nombre de services « offerts » au sein des prisons sont payants et assurés par des sociétés privées externes. Les services de cantine sont ainsi assurés par exemple par la société Facilicom à la prison de Leuze. Le détenu doit débourser pour s’approvisionner en dentifrice, pour pouvoir regarder la télévision,…. On comprend dès lors l’intérêt à ce que le nombre de prisonniers augmente. Ils constituent une clientèle captive de choix que ces sociétés privées n’ont aucun souhait à voir partir et l’on comprend ainsi mieux le peu de volonté à développer des politiques de réinsertion cohérentes. Il y a conflit d’intérêt. Le système actuel cherche à tout marchandiser, à tout monétiser, y compris le monde carcéral et cela au détriment de son efficacité (10). Il existe pourtant des modes de contrôle de la population, ayant commis des actes répréhensibles, plus légers comme le bracelet électronique dont l’utilisation a explosé entre 2013 et 2014 passant de quelque 1.000 récipiendaires à quelque 1.800 sans pour autant que le nombre de personnes enfermées diminue, que du contraire. Le nombre de délinquants augmenterait il, le système judiciaire se veut il plus sévère, ou faut il y voir une autre raison ? En 2011, le gouvernement annonçait la construction de 4 nouvelles prisons (11), en 2013 il laissait pressentir la construction de 7 nouvelles prisons et ceci en prétextant de l’explosion de la criminalité alors qu’on nous racontait il y a quelques semaines que la présence de l’armée dans la rue avait fait chuter celle-ci de 30% (12) et qu’en avril dernier la Ministre de tutelle de l’époque Annemie Turtelboom annonçait que les efforts fournis depuis 2012 avaient fait baisser la surpopulation de 10%. La surpopulation carcérale a ainsi régressé pour atteindre 19% et elle pourrait passer sous les 15% avant la fin de l'année affirmait elle alors (13). Souci sécuritaire ou big business ou les deux ?
Les conditions de travail des détenus ne constituent elles pas une atteinte à la « libre » concurrence ?
De plus, les détenus travaillent pour des salaires de misère, souvent moins de 300€ par mois (14) (15). Ne revient on pas ainsi au bagne, à l’esclavage organisé par l’Etat ? Qu’en est-il de cette valeur travail chérie par nos dirigeants ? Ne peut-on parler de concurrence déloyale ? Dans le cadre de la construction de la prison de Leuze d’une capacité de 312 places on nous promettait la création de 200 à 300 emplois directs et de plusieurs centaines d'emplois indirects. Sont ce là des emplois utiles ? Vont-ils permettre de faire croître la productivité de notre économie ? Les travailleurs du secteur pénitentiaire y trouveront-ils valorisation et reconnaissance ?
La Justice est elle la même pour tous ?
Tout ceci alors que dans le même temps, nos politiques ont voté la transaction pénale qui a permis à ceux qui avaient commis le plus grand délit de l’histoire financière de Belgique de s’en tirer en payant une amende modeste, n’étant même pas condamnés et n’atterrissant dès lors pas en prison alors qu’un voleur de saucisson a-t-on appris tout récemment risque d’écoper d’une peine ferme (16), que par la soumission à la TVA des honoraires d’avocats on rend l’accès à la justice plus difficile pour les moins favorisés,… Y aurait-il une justice de classes ?
Heureusement, tous les projets de construction de prison n’aboutissent pas. Celui de Termonde qui devait être lancé en 2012, est toujours à l’arrêt suite à de nombreux recours juridiques. Quant à celui de Haren, la contestation monte. Une concertation est organisée ce 20 mai à 9h30 au Casino de Bruxelles (on nage dans un surréalisme typiquement belge, peut être vont-ils distribuer des jeux de Monopoly à l’entrée), où de nombreux citoyens seront présents afin de contester le bien fondé de la construction de cette méga prison. Ce combat peut encore être gagné, mais il nous faut nous mobiliser.
L’auteur remercie, Luk Vervaet, ancien enseignant à la prison de Saint-Gilles et Jean Baptiste Godinot de l’ASBL Respire, partenaire de la Plate forme pour sortir du désastre carcéral pour leurs apports d’informations, suggestions, corrections et relecture attentive. Il va de soi que le présent document relève de mon entière responsabilité.

(2) Comité pour la prévention de la torture : Rapport au gouvernement de la Belgique relatif à la visite effectuée en Belgique par le Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants ; CPT/inf (2010) 24, §79
(3) Cour des Comptes, Mesures de lutte contre la surpopulation carcérale, p.99
(4) La future prison de Leuze-en-Hainaut est officiellement sortie de terre, La Libre 13 septembre 2012
(9) Eurostat communiqué de presse 11 février 2004 Traitement des partenariats public-privé
(11) Contrats pour la construction de 4 nouvelles prisons, La Libre 16 juin 2011
(13) Surpopulation carcérale : Turtelboom juge les chiffres du Conseil de l'Europe dépassés, La Libre, 29 avril 2014

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